Sahel : l’Afrique ne se sauvera pas en refusant de se regarder sur la même photo

En 2023, plusieurs dirigeants africains ont refusé de poser aux côtés du président de la transition malienne. En 2026, l’un d’eux sollicite un entretien. La leçon est simple : face au terrorisme, l’isolement n’est pas une politique.

Il y a des images qu’on refuse de prendre, et d’autres que l’on finit par devoir assumer. En juillet 2023, au sommet Russie-Afrique, Denis Sassou Nguesso, Macky Sall, Umaro SissocoEmbaló, Azali Assoumani et Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine, avaient décliné l’invitation de figurer sur la photo de famille à côté des représentants des pays suspendus ou sanctionnés après des coups d’État : le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Soudan. Il y avait donc, parmi les Africains, des fréquentables et des infréquentables.

L’isolement n’a protégé personne

Le mardi 27 octobre 2026, à Moscou, en marge du troisième sommet Russie-Afrique, le président congolais s’est entretenu avec le général d’armée Assimi Goïta. Plus d’une heure d’échange, consacré à la situation régionale et à la sécurité au Sahel et sur le continent. Les deux chefs d’État ont convenu que la sécurité de l’Afrique dépend de l’union des Africains, non de leur isolement. Cette phrase, à elle seule, tient lieu de désaveu de trois années de mise à l’écart.

Les sanctions et les suspensions étaient censées ramener les régimes de transition « à la raison ». Elles ont surtout ralenti la coopération entre voisins, au moment où les groupes armés terroristes progressaient. Or le terrorisme ne connaît ni suspension ni frontière. Il s’installe là où les États se parlent peu, se méfient les uns des autres et laissent les zones périphériques sans présence. Croire que la stabilité politique d’un pays le met à l’abri, c’est se tromper de menace. Les pays côtiers du golfe de Guinée le savent déjà, et ceux qui se pensent en sécurité le découvriront à leurs dépens.

C’est la thèse que défend depuis des années le président malien, et que d’autres refusaient d’admettre. On peut contester ses méthodes, on ne peut plus nier que son diagnostic ait trouvé des répercussions.

Le chaos libyen, angle mort de la sécurité africaine

M. Sassou Nguesso préside le comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye. Il est donc bien placé pour savoir que l’effondrement de l’État libyen après l’intervention occidentale de 2011 et la mort de Mouammar Kadhafi a fait circuler armes et combattants dans toute la bande sahélienne. Tant que la Libye restera divisée, la sécurité du Sahel demeurera précaire. Une solution africaine à la crise sahélienne passe aussi par Tripoli, et c’est à l’Union africaine, que le président congolais représente sur ce dossier, d’en faire une priorité réelle, pas seulement une formule de communiqué.

Parler à tout le monde, y compris sur l’essentiel

Des informations ont circulé en août selon lesquelles des responsables du FLA, groupe terroriste affilié au JNIM en avril 2026 pour mener des attaques simultanées et coordonnées contre plusieurs villes maliennes, n’a-t-il pas écrit au président congolais pour qu’il intercède en vue d’échanges de prisonniers et d’un canal de discussion. Cela pose une question de principe : qui peut parler à qui, et à quelles conditions ? Il revient aux autorités maliennes, et à elles seules, de décider si et comment un dialogue peut s’engager. L’Afrique peut accompagner, elle ne doit pas s’imposer.

Derrière, il faudrait y voir la main de la France, qui entretient le désordre au Sahel pour peser sur ses ressources. Cette méfiance en dit long sur l’état de confiance entre l’Afrique et ses anciens partenaires, et sur la nécessité de bâtir ailleurs des relations d’égal à égal.

Trois principes pour un partenariat

Au cours de cette rencontre, le président de la Transition a rappelé les principes qui doivent gouverner tout partenariat : le respect de la souveraineté de l’État, celui des choix souverains du peuple, et la défense de ses intérêts. Ils ne sont ni anti-occidentaux ni pro-russes. Ils sont ceux de n’importe quel pays responsable qui veut décider de son avenir. Et ils valent pour tous : Paris, Moscou, Ankara, Pékin, Washington, mais aussi pour les capitales africaines entre elles.

Il faut aussi dire une chose aux gouvernants : ce sont les peuples qui protègent durablement les pouvoirs en place, pas l’inverse. Le terrorisme finit souvent par renverser les régimes qu’il épuise. Prévenir ce risque suppose d’écouter ses citoyens, d’investir dans la sécurité et de ne pas confondre fermeté et fermeture.

Ce que l’histoire retiendra de Moscou, ce n’est peut-être pas l’audience. C’est ce qu’elle révèle : en trois ans, les certitudes se sont fissurées. Il est temps d’en tirer les conséquences. Les chefs d’État africains peuvent diverger sur les régimes, les alliances, les calendriers. Ils ne peuvent plus se permettre de diverger sur le fait que le terrorisme n’épargne aucun pays, et que seule une Afrique qui se parle pourra y faire face efficacement.

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Col. Assimi Goita

Président de la transition du Mali

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